« S’il y a neuf moutons dans un enclos et qu’un d’entre eux s’échappe, combien en reste-t-il ? »
À cette question posée par un enseignant, toute la classe répond spontanément : « Huit. »
Un seul élève ose répondre autrement : « Aucun. »
Devant l’étonnement général, il ajoute simplement : « Vous ne connaissez pas les moutons. »
Cette anecdote, que Charlie Munger, partenaire de longue date de Warren Buffett chez Berkshire Hathaway, aimait raconter et que ce dernier reprenait volontiers, illustre avec justesse une réalité fondamentale du comportement humain : en théorie, la logique paraît implacable, mais en pratique, le comportement collectif tend presque toujours à l’emporter sur le raisonnement individuel.
Les marchés financiers obéissent fréquemment à cette même dynamique. Lorsqu’un narratif s’impose, une majorité d’investisseurs se déplace dans la même direction, non pas parce qu’une analyse approfondie des fondamentaux a été refaite collectivement, mais parce que le mouvement devient dominant, rassurant et difficile à ignorer.
Il y a encore peu de temps, l’enthousiasme se concentrait presque exclusivement autour de la thématique de l’intelligence artificielle, portée par des promesses de ruptures technologiques, de gains de productivité durables et d’occasions présentées comme incontournables. Puis, en l’espace de quelques séances, l’attention collective s’est déplacée vers des inquiétudes géopolitiques, notamment liées à la situation au Groenland, ravivant un climat de prudence et d’incertitude.
Ce qui frappe dans cette succession rapide de thèmes, ce n’est pas tant la nature des sujets eux-mêmes que la vitesse à laquelle ils se relaient. À l’ère de l’information en continu, des réseaux sociaux et des manchettes instantanées, l’humeur du marché peut basculer rapidement, parfois sans que les données fondamentales aient réellement évolué. Le narratif dominant agit alors comme un amplificateur émotionnel, et accentue les mouvements plutôt que de les expliquer.
Le véritable risque apparaît lorsque cette humeur collective devient la boussole principale des décisions d’investissement. Acheter parce qu’un thème est populaire ou réduire son exposition parce qu’un sujet anxiogène occupe l’espace médiatique revient à confondre le comportement du troupeau avec une stratégie réfléchie et structurée. Dans ces moments, ce ne sont plus les objectifs de placement, la tolérance au risque ou l’horizon d’investissement qui guident les décisions, mais l’émotion partagée par la majorité.
Or, un processus d’investissement solide repose sur des repères beaucoup plus stables. Il doit être construit à partir d’objectifs clairs, d’une compréhension honnête de sa capacité à traverser les fluctuations et d’un horizon de placement cohérent avec ces éléments. Ces fondations ne devraient pas varier au rythme des narratifs dominants, car elles constituent précisément l’ancrage permettant de traverser les phases d’euphorie comme les périodes de doute sans perdre le cap.
L’anecdote des moutons nous rappelle ainsi une leçon essentielle. Comprendre le comportement du troupeau est utile, mais savoir s’en distancier lorsque nécessaire demeure souvent la condition pour investir avec discipline et discernement.
En Bourse, l’indépendance d’esprit n’est pas une posture intellectuelle : c’est une condition de survie.
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