On a tous déjà vu cette fameuse pyramide. À la base, les besoins physiologiques; tout en haut, l’accomplissement de soi. Le message implicite est simple : comble d’abord tes besoins de base, monte les étages un à un, et le bonheur viendra ensuite.

Le problème, c’est que cette lecture est largement un mythe.

D’abord, précision importante : Abraham Maslow n’a jamais dessiné de pyramide. Cette représentation graphique est apparue plus tard, notamment dans les milieux de la gestion, parce qu’elle offrait un outil visuel simple et rassurant. En réalité, Maslow voyait les besoins humains comme dynamiques, imbriqués et souvent simultanés, pas comme une échelle rigide à gravir marche par marche.

La pyramide a tellement simplifié sa pensée qu’elle en a dénaturé le sens. Et cette simplification influence encore profondément notre façon de concevoir le bien-être.

Elle laisse croire, d’abord, qu’il faut tout sécuriser avant de ressentir du sens ou de la satisfaction. Comme si l’on devait attendre un emploi stable, des finances solides et un confort matériel assuré avant de s’accomplir ou de contribuer. Or, dans la vraie vie, on peut ressentir de la fierté, de la joie et du sens même lorsque tout n’est pas parfaitement en place. Attendre que toutes les conditions soient réunies revient souvent à repousser indéfiniment ce qui donne du relief au quotidien.

Un contre-exemple frappant vient souvent ébranler cette logique. Des recherches montrent que passé un certain seuil de revenu, l’augmentation de la richesse matérielle n’améliore pas proportionnellement le bien-être. Dans plusieurs communautés où le confort matériel est modeste, les liens sociaux forts, le sentiment d’appartenance et un rôle clair dans la communauté contribuent considérablement à la satisfaction. Il ne s’agit pas d’idéaliser la pauvreté, mais de rappeler une chose essentielle : le sens, la dignité et la connexion ne sont pas des récompenses de fin de parcours. Ils peuvent exister même lorsque tout n’est pas comblé.

La pyramide traite aussi l’appartenance et la contribution comme des besoins secondaires, situés quelque part au milieu. Comme si le lien aux autres était un luxe à s’offrir une fois les bases assurées. En réalité, pour beaucoup de gens, c’est précisément la connexion qui permet de traverser les périodes instables. S’isoler en se disant « je contribuerai plus tard, quand tout ira mieux » est souvent contre-productif, et parfois même nuisible.

Enfin, la version populaire de la pyramide renforce l’idée que le bien-être dépend avant tout de l’effort personnel. Comme si la discipline et la volonté suffisaient. Or, Maslow l’avait déjà observé : l’environnement joue un rôle déterminant. On gagne souvent plus à ajuster son contexte, ses relations et ses attentes qu’à tenter de gravir seul une échelle imaginaire.

C’est précisément ce que rappelle Stephanie Harrison dans son livre New Happy. Elle explique que notre culture a transformé le bonheur en projet de performance individuelle. Or, le bien-être ne se construit pas uniquement par ce que l’on accomplit pour soi, mais aussi par les relations, la contribution et le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand. Le sens n’est pas une destination finale, il fait partie du chemin.

La vraie leçon de Maslow n’est donc pas une hiérarchie à respecter, mais un rappel fondamental : le bien-être ne se construit ni en solo ni de façon linéaire. Il se cultive dans la relation, le contexte et l’harmonie avec ce qui compte réellement, ici et maintenant.

Source :

Stephanie Harrison. New Happy : Getting Happiness Right in a World That’s Got it Wrong. Tarcher, 2024.

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