Une personne fait trois heures de route pour aider un ami à déménager un samedi pluvieux. Elle n’y a pas été obligée. Elle n’y gagne rien. Elle y va simplement parce que c’est son ami.
Ce type de geste, en apparence banal, résiste pourtant à presque tout ce qui structure notre monde actuel. C’est précisément ce que Jonathan Goodman met en lumière dans son livre Unhinged Habits.
Nous évoluons dans un environnement conçu pour maximiser l’efficacité et réduire les frictions, au point où même nos relations risquent d’être influencées par cette logique. L’hyperindividualisme valorise l’autonomie, le travail structure nos priorités, les espaces communautaires se raréfient, et les réseaux sociaux entretiennent l’illusion d’une proximité constante sans nécessairement offrir de profondeur. À cela s’ajoute le confort domestique : lorsque tout peut être commandé et consommé sans sortir de chez soi, les occasions d’interactions spontanées, celles qui ont historiquement permis de créer les liens les plus durables, deviennent de plus en plus rares.
Dans Unhinged Habits, Jonathan Goodman propose une réflexion intéressante sur la nature des relations, en suggérant que les liens les plus solides se reconnaissent souvent par leur capacité à échapper à la logique d’optimisation. Un véritable ami n’est pas utile à nos ambitions. Il ne constitue pas un levier ni une opportunité, mais une présence qui existe indépendamment de ce qu’elle peut apporter. Il fait des efforts qui ne sont pas nécessaires, et non pas par obligation, mais par choix. Et il célèbre sincèrement nos succès, sans comparaison ni calcul, en trouvant dans notre réussite une source de joie authentique.
Ces critères peuvent sembler évidents, mais ils vont à contre-courant d’un monde où la valeur est presque toujours associée à l’utilité, à la rapidité et à la commodité. Ils rappellent que certaines relations ne se construisent pas sur ce qu’elles permettent d’obtenir, mais sur ce qu’elles permettent d’être.
Dans un monde où tout devient plus simple, ce qui ne sert à rien devient souvent ce qui compte le plus. Les relations qui marquent une vie ne sont pas celles que l’on optimise, mais celles que l’on choisit, encore et encore, même lorsqu’il n’y a rien à gagner.
La vraie question n’est donc pas de savoir combien de personnes nous entourent. Elle consiste plutôt à nous demander avec qui nous sommes réellement prêts à sortir de la logique de l’utilité pour entrer dans celle de la présence, et surtout, pour qui nous sommes prêts à être cet ami.
Source :
Jonathan Goodman. Unhinged Habits. HarperCollins Leadership, 2026.
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